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Il fut un temps où la littérature coloniale était plus franche du collier, et pouvait exprimer sans trop de retenue ses fantasmes raciaux. Si l'idéologie coloniale est toujours présente dans certains pays, principalement la France, qui se distingue des autres puissances coloniales européennes à toujours débattre, près de 40 ans après la fin de la décolonisation des principaux territoires, si le colonialisme fût ou non une bonne chose, elle se présentait à l'état chimiquement pur dans les récits ou oeuvres de fiction produites à l'époque coloniale.
Prenons, au hasard, " Gens de guerre au Maroc " d'Emile Nolly, capitaine de l'armée française, de son vrai nom Emile Détanger (1880-1914), ayant servi au Maroc et mort aux premières semaines de la guerre 14-18 , paru chez Calmann-Lévy. Disons-le tout de suite: Nolly, dont une encyclopédie suédoise de l'époque estimait qu'il avait donné par ses oeuvres des contributions "remarquables" à la littérature coloniale française, n'était pas un pacifiste radical - " vienne la guerre, la saine et sainte guerre qui balaiera toute ces scories " (pp. 7-8). Deuxième révélation: pour Nolly, les indigènes faisaient surtout penser à des bêtes. Parlant de ses retrouvailles aves des tirailleurs sénégalais, l'auteur détaille comment " les babines pourpres se retroussent sur les incisives aïgues, (...) les formidables pattes se tendent " (p. 11). Mais c'est pour une bonne cause: " Nous étions entrés, la veille, en pays zemmour, avec l'intention bien arrêtée d'ouvrir, de gré ou de force, aux caravanes de la civilisation la route de Fez à Rabat " (p. 90).
Les tirailleurs sénégalais que commande le héros de ce livre, dont le caractère de récit personnel ou de roman n'est pas précisé, sont reconnaissants envers l'homme blanc: "- Mon lieut'nant, moi connais toi. Moi y'en a Moussa Kamara . (...) Moi beaucoup content voir toi, mon lieut'nant " (p. 11). Et en plus, " toujours contents, ces braves gens, lorsqu'une bonne parole vient réchauffer leurs coeurs simples. Eux que tourmentaient, la minute d'avant, l'angoisse de l'inconnu et la tristesse animale de l'exil, s'en vont, allègres et gambadants, par quatre, leur ballot sur la tête et la pipe aux dents " (p. 11). De grands enfants, vous dis-je: " Autour de nous, les Bambaras, les Peuhls, les Toucouleurs, les Ouolofs, les bons soldats noirs reprenaient leur petit trantran normal . (...) Le repas achevé, l'ombre grandissant, les géants noirs tombaient à la mélancolie atavique dont se trouve éteinte, vers la fin du jour, leur race puérile. Des voix très menues et glapissantes modulaient des airs naïfs et attendrissants dans leur barbarie " (p. 32); " ...des mélopées enfantines et ténues que sussurre l'ordonnance sénégalaise... " (p.53).
Bien évidemment, ces tirailleurs sénégalais ont le sens du rythme: " Sur la plage de Rabat, par une nuit de pleine lune... Pour obéïr à la tradition millénaire - et parce que les coeurs de ces enfants sauvages débordent de la même ivresse qui, par les nuits de lumière pâle et de sécurité, embrasait les veines de leurs ancêtres, les anthropoïdes (2) des sylves (3) africaines - nos Sénégalais dansent en rond, avec des clameurs frénétiques. Ils ont formé un vaste cercle de choristes et debout, à moitié nus et trépignant en cadence, ils accompagnent de leurs chants et du claquement rythmé de leurs paumes les gambades et pirouettes du camarade qui bondit au milieu d'eux. Les peaux noires s'argentent et reluisent, les têtes crépues s'enfoncent entre les épaules comme pour éviter la lame sifflante du sabre ennemi, ou se renversant, les cous tordus, les yeux blancs, les dents étincelantes, les lèvres retroussées par le rire d'extase et tordues par les spasmes du délire atavique. Un géant s'est élancé, le coupe-coupe au poing; il saute à pieds joints, court à perdre haleine et menace de son couteau formidable les ventres tressaillants de choristes, il se casse en deux pour frapper le vaincu imaginaire qui râle à ses pieds. Un autre lui succède, puis un autre, et les contorsions démoniaques des ombres noires se font de plus en plus rapides, de plus en plus furieuses, jusqu'à ce que l'épuisement terrasse chanteurs et danseurs et que seule résonne encore la romance nasillarde, plaintive et puérile que piaule un gigantesque Soussou accroupi devant la tente de son officier " (pp. 164-165).
Mais les noirs ont-ils seulement une âme?: " On ne peut rien comprendre à l'âme des noirs, et, comme la logique du caractère français nous défend d'aimer ce que nous ne comprenons pas, on peut n'éprouver à l'égard des noirs aucune sympathie. J'ai connu des officiers qui, pour cette raison d'inintelligence fatale, témoignaient aux malheureux Sénégalais une aversion évidente, trop évidente, et d'autant plus regrettable que ces officiers "comptaient" précisément à des compagnies sénégalaises. Ils découvraient chaque jour, après des recherches faites avec application, des motifs de n'aimer point leurs hommes et les énuméraient à grand fracas, comme à son de trompe, avec une joie non dissimulée, presque fielleuse. (...) De tels propos, imprudemment clamés ou colportés, sont d'autant plus condamnables que leurs auteurs, de par la lettre et de par l'esprit des réglements, devraient à leurs subordonnés de l'affection et toujours plus d'affection. Mais l'affection ne se commande pas. Du moins elle peut s'acquérir: tâchez de comprendre vos hommes, et vous les aimerez. Il existe, pour aider à voir clair dans l'âme sénégalaise, une formule très courte et fort simple, qui facilite bien des rapprochements, évite bien des heurts, prévient des maladresses quelquefois dangereuses. La voici, dans sa nudité: "Le Sénégalais est un grand enfant". (...) Ce sont de grands enfants. Il n'a pas lieu de rechercher à leurs qualités non plus qu'à leurs défauts, à leurs fautes non plus qu'à leurs actions d'éclat, d'autre explication que celle-ci: ce sont de grands enfants.
Enfantins, les rires épais et sonores que déchaîne dans leurs rangs la facétie d'un pitre et qui brusquement convulsent leurs mufles camards, retroussent leurs babines et découvrent l'étincelante rangée de leurs redoutables crocs. (...) Ce sont bien des enfants, étourdis, rêvasseurs et naïfs, qui s'appliquent de leur mieux à retenir et à graver dans leur simple mémoire l'ordre donné tout à l'heure par le sergent ou le lieutenant, et qui trottent, en rabâchant les mots de cet ordre essentiel, et qui reviennent tout courant, penauds et désespérés: - "Mon lieut'nant, toi dire quoi?... Moi oublier tout...". Puérils sont leurs jeux, leurs danses leurs chants - qu'ils susurrent avec des voix menues et qui ravivent en leurs cerveaux l'image de leurs enfances nues et vautrées dans le fumier du village natal, pêle-mêle avec les poules et les cochons. Puériles, leurs querelles, les injures dont ils se bombardent avant d'en venir aux mains, d'autant plus enragés que leur raison débile est plus incapable de réfrèner leur fureur, que le sens de l'outrage leur échappe partiellement, qu'ils redoutent la raillerie cinglante ou le blâme tacite du spectateur européen, cet être intelligent, supérieur et ironique.
Vouloir appliquer à ces créatures toutes d'impulsion et d'irréflexion les rigueurs mathématiques des réglements, c'est le fait du rustre qui prétend guérir avec le même onguent le catarrhe de son vieux père et la pelade de son chien. (...) Ainsi le veut son entendement de petit garçon. (...) Comme un enfant, il a de l'injustice l'horreur et le mépris, elle le bouleverse réellement. (...) Le Sénégalais est un enfant brutal, bruyant, disposé par sa nature même à l'outrance et à la grandiloquence. Il est parfois insupportable et surtout agaçant. Mais, s'il a de l'enfance tous les travers et toutes les faiblesses, il en a aussi les qualités " (pp. 218-226).
Ce caractère enfantin leur apporte néanmoins, à ces tirailleurs sénégalais, le respect sain de leurs officiers français/blancs: " il n'entrevoit pas qu'il soit possible de ne pas honorer par tous les moyens, les plus nobles, ou les plus vulgaires, ou les plus dérisoires, les hommes qui ont su lui imposer la notion de leur incomparable supériorité. Il retrouve dans les profondeurs de son être son âme d'exclave ou de fils d'esclave pour attirer sur sa tête les éloges ou simplement les regards de ces idoles vivantes que sont certains de ses officiers " (p. 226).
Et s'ils sont robustes, c'est grâce à la mortalité infantile: " Très sains, par hérédité à la fois et par l'effet de la sélection naturelle qu'opèrent chez les noirs les infections infantiles " (p. 227). Sans doute ces animaux enfantins semblaient-ils cependant utiles: " Les Sénégalais sont venus au Maroc; il en viendra au Maroc d'autres Sénégalais encore. On s'est dit, à la fin, qu'une pareille troupe, inaccessible à la fatigue, sobre, brave, dévouée jusqu'à la mort, il serait bien sot, pour des disputes de chapelle, pour des considérations d'un humanitarisme excessif et suranné, de s'en priver bénévolement. Dans le grand frisson de colère et d'orgueil qui parcourt toutes les tribus de l'innombrable Islam, le Sénégalais, fétichiste, Français aujourd'hui sans restriction, demeure impassible. Nos ennemis arabes, nos sujets arabes même, si la tentation les saisit de trahir la foi jurée [en la France], devront passer sur les corps des noirs très fidèles. Sous d'autres cieux, ils combattront et mourront avec joie, ces noirs, si jamais il le faut, pour maintenir très grande la patrie qui, au lieu de les asservir, a voulu les adopter honorablement et qu'ils ont adoptée " (p. 233).
Parlant des " tringlots ", c'est-à-dire des appelés et conscrits ethniquement français, l'auteur déclare sa " confiance dans l'avenir de la race " (p. 39). Ces " tringlots ", quand ils ne rassemblaient pas des auxiliaires indigènes " à coups de poing, à coups de pied " (pp. 46-47), ils veillaient sur leur troupeau composé indisctinctement de bêtes et de soldats indigènes: " Et toujours les inlassables chiens de berger tournaient et tournoyaient autour de leur troupeau. Et toujours leur innombrable tâche se renouvelait, et sans cesse ils s'affairaient, congestionnés et suants: Kabyles dépenaillés et grelottants de fièvre qu'il fallait hisser sur les cacolets branlants et ficeler, taureaux qui s'attardaient à brouter les menthes d'un bas-fond et que l'on ramenait dans le droit chemin après des fantasias éperdues, boeufs épuisés qui s'affaissaient et que l'on achevait d'une balle de revolver... " (pp. 48-49).
Après un repos dans des jardins meknassis, l'auteur retourne à son campement: " Je retrouverai les tranchées souillées de détritus immondes, les chaumes piétinés, les tourbillons de poussière mélangée d'ordure, tout le fumier qu'est une agglomération d'hommes. Il me faudra subir de nouveau le spectacle écoeurant des tirailleurs algériens forçant à al course de malheureux toutous et les assommant de leurs matraques, des convoyeurs kabyles en guenilles crasseuses, assis dans le crottin et l'urine de leurs mulets et bâfrant avec une avidité bestiale des viandes à peine cuites " (pp. 86-87).
Levant les yeux du crottin des mulets, l'auteur, " fils de la race dominatrice " (p. 200) s'ébahit devant le génie colonial, suite à une remarque de son ordonnance sénégalaise, " barbare accroupi " (p. 200): " - Français bien connaisse manière... Lui toujours content faire la guerre, toujours besoin soldats. Alors lui dire hommes Bambaras, Toucouleurs, Peuhls, Ouolofs, Soussous, Mossis, Haoussa, Malinkés "Moi besoin soldats, toi prendre fusil, toi faire tirailleur" Et ça y en a tirailleurs sénégalais... Avec Sénégalais, Français lui prendre tout Soudan, tout Guinée, Côte d'Ivoire, Congo, Chari, Zinder, Ouaddaï... avec Touaregs, Français faire Méharistes. Avec Algériens, lui faire tirailleurs algériens, spahis, goumiers. Avec Malgaches, lui faire tirailleurs malgaches... Maintenant, avec Marocains, Français faire goumiers marocains. Bientôt goumier faire tirailleur marocain, et celui-là faire bataille avec hommes de son pays... Français bien connaisse, oh! oui, bien connaisse... Il ne raillait pas, il ne s'étonnait ni se révoltait; il admirait, tout simplement, et demeurait confondu et béant devant cette idée, qu'avait lourdement élaborée son obtuse cervelle: l'aptitude merveilleuse du Français à tirer des pays conquis ces bataillons de guerriers, à les équiper, à les dresser, à les lancer contre leurs frères de sang et de couleur... " (pp. 198-199).
Sur un tirailleur algérien, l'auteur souligne qu'" il gaspille un peu ses munitions, mais cela vient de ce que ses nerfs d'Africain réclament impérieusement, aux heures excitantes des batailles, beaucoup de bruit et toujours plus de bruit " (p. 203). Au sujet du convoyeur kabyle Belkacem - et on croirait lire Redeker - l'auteur observe qu'il est " mahométan, ne pratique guère, mais, bien entendu, est fanatique ". (p. 206): " un jour que je l'interrogeais: - Je suis "bicot", m'a-t-il repondu. Il est "bicot", c'est-à-dire que, sommé de définir sa nationalité, il opte pour la seule hypothèse dont il soit à peu près sûr. Il n'est pas Européen, donc il est "bicot"; traduisez: "indigène". Le "bicot" n'appartient pas aux races reconnues par les ethnographes: il faudra bien, quelque jour, devant les effroyables croisements où se perdent les antiques, les classiques, officiels courants de peuples, admettre enfin, pour se débrouiller là-dedans, le "bicot", résumé des unions que formèrent successivement Arabes, Berbères, nègres et juifs, voire Maltais, Italiens et Espagnols - produit hybride où s'est réalisée la formule révolutionnaire de l'universelle fraternité " (p. 207).
C'est peu de dire que ce Belkacem stimule la réflexion de l'auteur: " - Qu'est-ce que tu fais là? - Ji marche. - Où vas-tu? - Ji marche avec tiraillours Sénégal. (...) Il fait désormais partie de la famille qu'est une compagnie; mais les Sénégalais l'ont traité en frère adultérin: il y a entre nègres et Arabes une très vieille haine et des rancune ineffaçables. (...) Belkacem m'apparaît un animal soumis, consciencieux, humble, sobre, content de peu, difficile à troubler, un tantinet "hâbleur", menteur et "chapardeur", mais, en fin de compte, un serviteur précieux " (pp. 208-209).
Vient ensuite le tour du spahi Kaddour ben Khider: " les chefs de Kaddour ont travaillé à faire de lui un parfait chien de chasse; un patient et minutieux dressage a insinué dans sa cervelle et dans ses veines l'instinct de la quête " (p. 210).
Mais ces individus forment une masse dangereuse: " près des villes, autour des camps, sous les murs des casbahs, leurs vices préférés les guettent: leur chair est faible et le vernis de civilisation dont nous l'avons badigeonnée, ce mince vernis bientôt s'éclate et s'écaille. Elles sont si tentantes, si aguichantes, les "moukères" qui sont assises sur les nattes des gourbis! (...) Quand les possède la rage amoureuse et quand les fumées de l'alcool, par surcroît, viennent obscurcir leurs pauvres cervelles, ils ne sont plus que des brutes déchaînées " (pp. 216, 218).
Dans ce panorama ethnique, Nolly n'oubliait pas les Marocains juifs: " D'humbles juifs, voûtés et recroquevillés dans les plis de leurs soutanelles noires, avaient promené dans les rues de notre ville (3) de toile leurs formes de personnages bibliques, avaient balbutié au passage des officiers les phrases de langue française apprises dans les écoles de l'Alliance israélite - pauvres diables accoutumés à trembler sous la botte et le sabre marocains, et qui souriaient timidement à leurs libérateurs... " (pp. 55-56). Débarquant au port de Casablanca: " Et aussitôt une nuée de gamins juifs, coiffés du bonnet de soie noire et vêtus de la lévite noire, se rua sur nous: - Messié, z'allumettes! - Messié, savon! Messié, porter quelque chose? - Messié, poste française? Moi connaître... " (p. 149). Et l'auteur de s'inquièter de la concurrence commerciale du juif, bien évidemment avare et hypocrite: " le Juif, concurrent redoutable, le Juif tenace et gluant, qui avait du commerce un sens suraigu, savait flatter la clientèle, l'amadouer par des sourires, des révérences et des louanges, qui vendait meilleur marché, dénonçait aux gendarmes le malheureux mercanti pour une fiole d'alcool aperçue derrière une caisse " (p. 249).
Et ses compatriotes, Français de " souche ", de la " patrie du beau et du bien " (p. 197) n'étaient guère passés sous silence: " les caractèristiques de la race [ française ]: l'honnêteté, la loyauté, la simplicité, la confiance paisible en soi-même, l'intelligence alerte ou, plus exactement, le bon sens toujours averti de l'équilibre nécessaire et de la solution pratique. le pli narquois de la bouche et le nez quelque peu retroussé dénoncent la fantaisie et l'ironie secrètes, toujours prêtes à jaillir en fusées imprévues et parfois déconcertantes. (...) La bravoure! c'est une plante que la terre de France a toujours fait éclore avec une insouciante prodigalité, sans nul engrais, spontanément, comme éclosent, dans les steppes des Landes, les bruyères et les genets, ou, dans les prés de la Chaouïa, les coquelicots ou les marguerites " (pp. 189-190).
Et je vous passe le chapitre consacré (pp. 253-269) à " Ida la ribaude " - mais, sans trahir la pensée de l'auteur, dont nous avons vu combien elle contenait de profondeur, disons qu'il ne sympathisait sans doute pas avec les suffragettes ou les bas-bleus ...
(1) Pour les non-biologistes, les anthropoïdes, ou hominidés, sont une catégorie des singes, les plus grands et les plus ressemblants aux êtres humains.
(2) Forêts denses.
(3) Il s'agissait de Meknès. |
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